Hypothèse 85 : Une vie de chien

©Philippe Gouillou - Vendredi 12 janvier 2024

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Il se dit que la célèbre vie de chien était vraiment un paradis : ils n'avaient rien à comprendre, rien à décider, juste à profiter du présent, le parfait carpe diem.


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Il regardait son chien jouer. Il l'avait appelé "Futon", c'était Lia qui avait trouvé. Comme toujours, c'était une bonne idée : c'était assez différent de tous les ordres usuels, assis, couché,..., et puis personne dans la rue ne risquait de s'appeler comme ça. Les jeux des chiens sont vraiment très basiques : ils font semblant de se battre, c'est tout, et puis ils continuent encore et encore. Il se dit que la célèbre "vie de chien" était vraiment un paradis : ils n'avaient rien à comprendre, rien à décider, juste à profiter du présent, le parfait carpe diem. Et ils étaient nourris, logés, soignés, tout ça pour rien.

Il regarda le message que venait de lui envoyer Lia : ce serait Madrid finalement, pas Rome, il ne savait pas pourquoi. En fait il avait secrètement espéré que ce serait Rome, cette ville le fascinait, mais si Lia avait choisi Madrid elle avait raison, il le savait, alors il ne s'en fit pas. Bien sûr, il pourrait se rebeller, partir à Rome malgré tout, il savait que Lia ne lui en ferait pas le moindre reproche, mais il savait aussi qu'à chaque fois qu'il l'avait fait il l'avait regretté, en fait il s'était puni lui-même. Il était mieux pour lui de suivre les conseils de Lia. Il ne répondit pas au message, à quoi bon ? Lia avait déjà choisi le vol, l'hôtel, et réglé tous les détails pratiques, même les lourdes déclarations admistratives, il n'avait rien à penser.

Pour dresser son chien il avait parfois du utiliser la punition, Futon n'avait pas les capacités cognitives suffisantes pour juger de lui-même, le monde était trop complexe. Il lui en avait cependant donné l'illusion, et ça avait très bien marché. Il s'était rappelé que Paul Watzlawick écrivait qu'un rat qui se dirait qu'il avait bien dressé son expérimentateur parce qu'à chaque fois qu'il appuyait sur le levier celui-ci lui donnait à manger, commettrait une "erreur de ponctuation", il aurait mal compris qui est le maître. Or le chien, comme tout être vivant, cherche à "contrôler les ressources qui supportent la vie et la reproduction", comme l'avait écrit Dave Geary. Donc, si le chien croyait qu'en obéissant il gagnait du contrôle, que c'était lui qui avait décidé, alors il obéirait volontairement, l'erreur de ponctuation était parfaite. Par exemple il avait remarqué qu'après avoir appris à son chien à s'assoir, celui-ci le faisait de lui-même pour obtenir une récompense. Eh bien, au lieu de ne pas l'encourager, comme on le lui avait dit, il avait décidé de le soutenir : Futon croyait vraiment qu'il le contrôlait, Futon croyait vraiment être le maître.

Il avait aussi utilisé un autre truc pour le dresser : la surprise. Par exemple, un jour, quand il était encore petit, au lieu de l'emmener au parc jouer avec ses copains comme tous les jours, il avait pris des petites rues que Futon ne connaissait pas. Bien sûr le chien tirait pour retourner vers le parc, il ne voulait pas le suivre. Mais, après 10 minutes, surprise : Futon avait retrouvé son copain préféré. Il avait suffit de 3 ou 4 "surprises" de ce genre pour que Futon ne rechigne plus jamais quand il l'emmenait ailleurs que prévu, pour qu'il le suive partout. Maintenant il avait un excellent rappel, alors que, comme il l'avait lu, c'était le plus dur à apprendre à cette race dite décisionnaire.

Il reçut un nouveau message de Lia : elle l'avait inscrit à un diner ce soir. Ce n'était vraiment pas ce qu'il avait prévu, il voulait se coucher tôt, mais il ne répondit pas, il était titillé par la surprise qu'elle lui avait concocté.

Il lui restait un peu moins de deux heures. Futon était toujours en train de jouer, de courir, de profiter du présent. Il se posait toujours la même question : comment, avec un si petit cerveau, Futon pouvait-il faire autant de choses différentes ? Aucun robot n'arrivait au centième de sa dextérité, et ce n'était pas faute d'essayer, les temps de traitement étaient tout simplement beaucoup trop longs. Comment Futon s'en sortait-il ? Quelles heuristiques simplificatrices utilisait-il ? Et heureusement que Futon sous-traitait toutes ses décisions importantes à son maître, elles le dépassaient complètement. Mais il se demanda quand même comment les chiens pouvaient supporter de vivre dans un monde auquel ils ne comprenaient rien, sur lequel ils n'avaient aucun contrôle, juste à se laisser guider en permanence. Et comment les chiens de rue peuvent-ils survivre ?

Il s'assit sur une pierre et regarda son agenda. Lia avait bien sûr déjà rajouté son diner du soir, demain il aurait un déjeuner et un diner, tous deux avec des gens qu'il ne connaissait pas. Pourquoi Lia les avait-elle organisés ? Ce n'était pas rien, c'était énormément de travail administratif : il fallait faire une déclaration, remplir un formulaire officiel, avant toute sortie au restaurant. Il n'avait jamais compris pourquoi le Gouvernement avait imposé cette "sécurité sanitaire", le monde était devenu beaucoup trop complexe pour lui. Heureusement que c'était Lia qui s'en occupait, il n'avait pas à y penser.

Une femme, un homme, la première pour le privé et le second pour le business ? Il aurait préféré dans l'autre sens, mais ça aurait certainement trop fait "date" comme disent les Américains, on ne fixe jamais un diner avec une femme qu'on n'a pas vue au moins une fois, ça ne se fait pas. Et puis il avait peut-être tout faux, c'était peut-être l'inverse, son espoir était sexiste, il lui fallait le reconnaître. Mais, l'année précédente, Lia lui avait déjà organisé un déjeuner avec une femme, et ils s'étaient très bien entendus, ils avaient même eu une liaison de quelques mois, qui avait duré jusqu'à ce qu'elle soit trop jalouse de Lia. Il n'avait pas su lui expliquer. Une autre fois Lia n'avait pas voulu lui organiser une rencontre avec une femme qui lui avait plue, il n'avait pas compris pourquoi, il y avait certainement une bonne raison.

Futon était maintenant couché, à se reposer. Il regardait les autres chiens en souriant, pas seulement ceux qui courraient encore, mais aussi ceux qui, comme lui, s'étaient écroûlés de fatigue. Futon ne montrait aucun signe d'inquiétude, comme s'il savait que les jeux allaient bientôt reprendre et que même s'ils ne reprenaient pas, par exemple parce qu'ils rentraient à la maison, ce serait très bien aussi. Le niveau de confiance que mettait Futon en lui l'impressionnait. Quoiqu'il décide, Futon le suivait. Ce n'était pas de la soumission, il ne le suivait pas pour éviter une raclée, mais au contraire pour vivre encore mieux : c'était la définition même de la confiance, la certitude qu'avait Futon que son maître déciderait mieux que lui ce qu'il fallait faire.

Un ding sur sa montre lui indiqua qu'il était temps de rentrer, c'était Lia qui avait calculé le temps de trajet, en prenant en compte les bouchons. Il se leva donc, rappela Futon qui vint en courant, et alla à sa voiture. Non, ce n'était vraiment pas de la soumission, mais bien de la confiance : la certitude qu'il gagnait à obéir. Il se demanda qui serait à la soirée, rencontrerait-il des personnes nouvelles ? Lia le savait, bien sûr, mais ça ne servait à rien de le lui demander, il lui suffisait d'y aller, il verrait bien, et ce serait de toute façon très bien. Depuis qu'il avait Lia il n'avait plus jamais connu une soirée ratée, il y avait toujours eu quelque chose pour le rendre heureux d'avoir fait ce que Lia lui avait proposé.

Futon s'était allongé sur la banquette arrière, encore souriant. Il se dit que la "vie de chien" était réellement un paradis : aucune décision à prendre, aucun stress, juste profiter du temps présent1.

Image : Jeune chiot de race Jack Russell terrier. Photo toitoinebzh. Wikimedia Commons


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©Philippe Gouillou - Vendredi 12 janvier 2024


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Citation de cette page :

Gouillou, Philippe (2021) : "Hypothèse 85 : Une vie de chien". Evoweb. Vendredi 12 janvier 2024. https://evoweb.net/blog2/20240112-hypothese-85.htm
[Hypothèse 85 : Une vie de chien](https://evoweb.net/blog2/20240112-hypothese-85.htm "Evoweb : Hypothèse 85 : Une vie de chien (Vendredi 12 janvier 2024)"). Philippe Gouillou. *Evoweb*. Vendredi 12 janvier 2024