Hypothèse 104 : Niveau de conscience
Ses pensées se télescopaient. Quelle liberté avait-il eu toutes ces années à porter ce casque ?

Il se réveilla de mauvaise humeur, l'esprit brumeux. Contrairement à tous les autres matins, il se sentait perdu, il n'avait pas une vision claire des tâches qu'il aurait à accomplir toute la journée, il n'avait pas son planning en tête. Il savait ce que cela signifiait, c'était juste son casque de nuit qui n'avait pas fonctionné, c'était la première fois que ça lui arrivait, c'était vraiment très désagréable.
Il se rappela la procédure à suivre en cas de panne. C'était facile : d'abord prévenir le chef de section de son absence pour la matinée, puis redémarrer le casque et le remettre en place, puis s'allonger pour un minimum de 3 heures, puis faire un point à midi. Le Gouvernement l'avait bien précisé : la conséquence d'une telle panne était une maladie qu'il fallait soigner au plus vite pour éviter des conséquences plus graves. La procédure imposait même de ne prendre strictement aucune décision, et de ne rien écrire ni filmer ni enregistrer quoi que ce soit, avant les 3 heures de remise en forme.
Le casque ne voulait pas redémarrer, il restait bloqué sur la lumière rouge, qui clignotait parfois. Il réessaya plusieurs fois, nerveusement. Il savait que c'était un stimulateur neuronal électrique, il avait peur de se prendre une décharge. Il n'avait jamais eu cette peur avant, il se dit que c'était la preuve qu'il était bien malade.
Il s'arrêta. Comment pouvait-il penser quelque chose de nouveau, comme là cette peur ? Ce n'était pas qu'il était dans un état brumeux, au contraire, c'était la preuve qu'il avait pas moins mais plus conscience de son environnement. Il regarda la pièce, par la fenêtre, tout lui semblait plus vivant que d'habitude, il découvrait des choses. Il se posa la question : comment une maladie pourrait-elle augmenter son niveau de conscience ? Il voulut l'écrire mais se rappela la consigne.
Puis il réfléchit un peu plus et se demanda si les dirigeants devaient aussi porter des casques. Probablement pas, ils vivaient dans un autre monde, mais il n'en savait rien. Et même si, est-ce que c'étaient les mêmes appareils, avec les mêmes programmations ? Probablement pas. Il se rappela avoir lu que l'élite avait bénéficié de thérapies géniques pour augmenter les niveaux de conscience, mais ça avait tout de suite été dénoncé par la presse unanime comme "une théorie de la conspiration", on n'en avait plus jamais parlé. Il remarqua qu'on ne parlait plus de conspirationnisme, en fait on ne parlait plus de grand chose.
Ses nouvelles capacités de réflexion le terrifiaient. Ces casques n'avaient-ils fait qu'endormir sa conscience pendant toutes ces années et lui dicter ce qu'il devait faire ? Il se rendit compte que son job était totalement inutile, il se dit même que ce qu'il produisait devait être directement jeté à la poubelle, les robots faisant beaucoup mieux. Pourquoi le faire travailler alors ? Pourquoi les casques lui dictaient-ils des tâches à réaliser et lui imposaient même chaque matin un planning qu'il devait respecter, et respectait ? Etait-ce juste pour l'occuper et qu'il ne se révolte pas ? Etait-il autre chose qu'un pseudo-robot inefficace mais obéissant ?
Ses pensées se télescopaient. Quelle liberté avait-il eu toutes ces années à porter ce casque ? Avait-il vraiment choisi quoique ce soit de sa vie ? Il ne trouvait même plus les mots pour ce qu'il ressentait tout à coup, c'était au-delà de la terreur, une attaque existentielle, toute sa vie était mise à terre, détruite. Il se sentait plus qu'humilié.
La lumière sur le casque passa au bleu, ce n'était donc pas une panne, juste une mise à jour qui avait pris du temps. Il l'enfila précipitamment. "Plus jamais ça" se dit-il en allant s'allonger.
©Philippe Gouillou - Mercredi 4 mars 2026



