Hypothèse 67 : Jurisprudence

©Philippe Gouillou - Dimanche 19 septembre 2021

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Une femme toute en féminité qu'il fallait libérer.


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Le médecin lui avait dit qu'il trouvait ses progrès "fulgurants". Certes, il ne pouvait toujours rien bouger hormis ses yeux et ses paupières, mais grâce à l'interface d'eye-tracking il pouvait maintenant communiquer par écrit, et il écrivait de plus en plus vite. Ils avaient parfois de véritables conversations. La télévision était branchée en permanence sur une chaîne d'informations en continu, alors ils débattaient, ils n'étaient pas toujours d'accord.

Puis un jour le médecin lui apprit que l'assurance était enfin tombée : "Ils ont mis le temps, mais la somme est plus que suffisante pour que vous n'ayez plus aucun soucis à vous faire. Ne pensez plus qu'à vos progrès, vous ne connaîtrez aucun problème matériel, jamais." Ca avait été sa plus belle journée depuis son accident. C'était le dernier jour qu'il voyait ce médecin.

Ce soir-là il vit sa femme pour la première fois depuis longtemps, mais elle était avec un autre médecin, avec qui elle semblait très proche (son amant ?). C'était un barbu assez grand, la quarantaine, sportif. Ils ne lui parlèrent pas du tout et le regardèrent à peine, ils étaient juste venus enlever le système d'eye-tracking. Il ne pouvait plus communiquer.

Le lendemain il revit sa femme mais à la télévision. Elle était en larme (elle jouait très bien la comédie), et entre deux sanglots parvint à dire "locked-in", et "Jurisprudence Vincent Lambert". Il comprit qu'elle venait de demander à la justice son euthanasie. La journaliste décrivit "une femme toute en féminité qu'il fallait libérer." Un expert expliqua qu'il n'avait jamais montré le moindre signe de conscience depuis son accident et que le délivrer d'une situation aussi invivable était de la charité. Tous les journalistes semblaient d'accord. Puis, juste après, une infirmière vint débrancher et emporter la télévision. Il se demanda si sa femme avait fait exprès de la lui laisser, pour qu'il comprenne, pour qu'il sache.

Sans télévision il ne parvenait plus à compter le temps. Il ne pouvait même pas distinguer les jours des nuits, une lumière très forte était allumée en permanence. Il ne voyait plus que, et très rarement, l'infirmière qui venait changer son intraveineuse d'alimentation, et visiblement ordre lui avait été donné de ne pas le regarder et de rester silencieuse. Une fois il remarqua le médecin barbu à la porte qui la surveillait.

Longtemps après (un mois ? plus ?), il eut enfin une visite. Il y avait sa femme, sobre et digne, la larme qu'il fallait au coin de l'oeil, le médecin barbu, sérieux et concentré, et quelques cravattés qui prenaient des notes. Ils ne ressemblaient pas à des médecins, peut-être des juristes. Il essaya de leur montrer qu'il était conscient en bougeant les yeux. Un le remarqua et vint le voir. Alors il lui fit le SOS en Morse, tout le monde connait, il comprendrait forcément : trois courts, trois longs et trois courts ! Le cravatté le signala au médecin, mais celui-ci lui expliqua que ce n'était que des mouvements réflexes, en fait la preuve même que son cerveau était mort et irrécupérable. Puis ils partirent. En éteignant la lumière. L'angoisse le terrassa.

Ce fut la faim qui le réveillat cette nuit-là, ou ce jour-là, il ne savait pas combien de temps avait passé. Une faim atroce comme il n'en avait jamais connue, qui lui donnait l'impression de prendre tout le corps, qui diffusait une faiblesse incroyable, une douleur insoutenable. Il savait que c'était l'euthanasie qui était en cours mais que normalement il aurait du être sous sédatif, ne rien sentir, juste dormir. Visiblement la drogue était insuffisamment dosée, peut-être était-ce fait exprès, peut-être qu'il ne suffisait pas à ce médecin de récupérer sa femme et le fric de son assurance, qu'il en voulait plus, qu'il voulait le faire souffrir. Ou plutôt c'était elle qui le lui avait demandé.

Il chercha à calculer combien de temps il lui restait, et s'en voulut de ne pas s'être renseigné avant. Fallait-il compter en heures ? en jours ? en semaines ? Il paniquait. Il finit par réussir à se calmer : même au pire il y avait toujours une fin.

Photo : Locked In by Ciro C. Licence : CC BY-NC-SA 2.0

©Philippe Gouillou - Dimanche 19 septembre 2021


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Citation de cette page :

Gouillou, Philippe (2021) : "Hypothèse 67 : Jurisprudence". Evoweb. Dimanche 19 septembre 2021. https://evoweb.net/blog2/20210919-hypothese-67.htm
[Hypothèse 67 : Jurisprudence](https://evoweb.net/blog2/20210919-hypothese-67.htm "Evoweb : Hypothèse 67 : Jurisprudence (Dimanche 19 septembre 2021)"). Philippe Gouillou. *Evoweb*. Dimanche 19 septembre 2021