Hypothèse 105 : Gauchisme oblige
Il se sentait rassuré : il était bien de gauche, il ne serait pas exclu.

La haine le submergeait, il ne parvenait pas à se calmer. Il savait que ce n'était qu'un reste de ses instincts primaires qu'il n'arrivait pas à contrôler. Tous ses amis le lui avaient répété : "Ce n'est qu'un fait divers, ne le laisse pas te détourner de ton engagement pour un monde meilleur" mais il n'y arrivait pas. Il se faisait honte. Il se détestait. Il allait se faire rejeter.
L'affaire n'était en effet qu'un fait divers quotidien, elle n'avait strictement rien de particulier, la Presse n'en parlerait même pas. C'était juste que sa fille adolescente avait été violée et défigurée dans une tournante par une dizaine de mineurs isolés, elle resterait hospitalisée pendant plusieurs mois, son avenir était plus que compromis, les sequelles semblaient très lourdes. Rien qui n'arrive tous les jours et, comme toujours, tous les violeurs avaient déjà été arrêtés pour les mêmes faits une semaine avant et tout de suite relâchés, en fait certains d'entre eux avaient déjà été arrêtés - relâchés à de multiples reprises. Pourquoi les juges mettaient-ils autant en danger la population ? Il se reprit : penser ainsi l'excluait de la communauté des personnes engagées, en lutte, il devait rester au-dessus de cela.
Homme de gauche, il avait toujours su que son appartenance au camp de ceux qui sont destinés à diriger le monde emportait son obligation à une fidélité sans faille, à des sacrifices. Jamais il ne devait remettre en question le dogme qui les distinguait, jamais il ne devait s'opposer à la communauté, l'enjeu était trop important.
Il entendait sa femme pleurer et hurler dans sa chambre. Elle aussi se disait de gauche, mais visiblement elle n'y arrivait pas, elle n'avait pas le niveau. Ça confirma ce qu'il avait toujours pensé, qu'on ne peut pas faire confiance aux femmes, elles sont trop emportées par leurs émotions, il vaut mieux les laisser à leur place parce qu'elles ne peuvent pas avoir une compréhension globale des événements. Il ferma la porte pour moins l'entendre.
Il lui fallait relativiser. Il ouvrit son ordinateur pour consulter les sites d'actualité.
La plupart des Unes étaient bien sûr à propos de la dernière bourde de Donald Trump, qui avait appelé "Sir" un transgenre barbu. Les éditorialistes se demandaient si ce n'était pas "la bourde de trop", celle qui justifierait enfin un impeachment. Dans les autres nouvelles il apprit que les migrants qui avaient connu une avarie de bâteau alors qu'ils étaient encore à vue de la côte tunisienne et dans les eaux territoriales, ce qui avait compliqué les opérations de secours, étaient bien arrivés à Marseille. Par chance, un navire de la Marine Nationale qui était en route pour le Moyen Orient avait été détourné pour les remorquer. Un comité d'accueil leur avait offert des smartphones et des cartes de crédit dès leur débarquement afin qu'ils ne gardent pas un mauvais souvenir de leur voyage. Enfin un peu d'humanité, il se dit que ça faisait du bien.
Dans la rubrique Justice il apprit qu'un automobiliste avait été condamné à trois mois de prison ferme et 10 000 € d'amende pour avoir roulé à 45 km/h sur le Périphérique Parisien, soit plus de 10 km/h au-delà de la limitation. La journaliste se demandait pourquoi l'extension des zones 30 à tous les types de route passait si mal alors que le Gouvernement avait bien dit que c'était pour la sécurité, un fondamental de la vie et une priorité nationale répondant aux demandes de la population. Enfin, au niveau politique, plusieurs articles dévoilaient l'orientation extrême-droite de ceux qui demandaient une baisse des taxes et des impôts. Un article lui appris même le nom "Libertarien", il eût très peur de cette nouvelle forme de totalitarisme.
Il ne comprenait pas comment certains pouvaient trouver Le Monde, Libération, et le Huffington Post, ses trois sources préférées, comme biaisés. Il voyait bien que ces journaux non seulement étaient proche du terrain mais surtout mettaient les événements en perspective, afin de bien en faire comprendre toutes les implications sociétales, contrairement à la Presse d'extrême-droite. Pourquoi certains n'y parvenaient pas ? C'est qu'ils n'étaient pas de gauche, qu'ils n'avaient pas les capacités pour comprendre. Il se demanda comment s'occuper d'eux quand le Grand Soir serait arrivé, il ne fallait pas qu'ils mettent en péril le monde plus juste.
Il repensa à sa fille avec un esprit plus clair. Sa haine était maintenant tournée contre les policiers qui avaient arrêté ces jeunes en souffrance et les avaient traumatisés en les présentant une fois de plus au tribunal. Ils avaient entretenu le blantriarcat, ce mythe esclavagiste et suprémaciste qu'il existe des règles de comportement universelles et ils les avaient imposées de force à la diversité. C'était pire que du simple racisme, c'était de la dictature, exactement celle contre laquelle il luttait depuis tant d'années.
Il se sentait rassuré : il était bien de gauche, il ne serait pas exclu.
Image : Grok (X AI)
©Philippe Gouillou - Samedi 28 mars 2026



