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L.F. Céline : _Voyage_ au bout de la nuit

Philippe Gouillou - 1er octobre 1987

Tags : Littérature

L'autobiographie romancée géniale d'un surdoué qui a tout échoué (sauf son oeuvre).


Voyage c'est quoi ?

Voyage, c'est tout d'abord l'autobiographie romancée de Céline entre 20 et 38 ans. Mais une autobiographie spéciale, principalement au niveau de ses personnages principaux.

Le héros est Louis-Ferdinand Bardamu. Il est le "je" du roman. Il a le même prénom que Céline, le même que Destouches. De plus son nom débute par un "B" : Destouches, alias Céline, alias Bardamu : Céline remonte l'alphabet dans ses pseudonymes. On peut identifier Bardamu à Céline : Bardamu vit ce que Céline n'a fait que ressentir.

Mais il est un deuxième héros : Léon Robinson. Celui-ci n'apparaît qu'au 4° chapitre, après 40 pages, mais tout de suite devient essentiel. Ces premières pages ne servaient qu'à lui ouvrir la scène. Il disparaît, est retrouvé par Bardamu en Afrique, puis aussitôt perdu, puis cherché aux US et retrouvé en France.

Voyage, c'est l'histoire des rapports de Bardamu avec Robinson : le livre s'achève par la mort de ce dernier. Qui est-il ?

Un looser tout d'abord. Robinson n'a rien vécu d'heureux, Robinson déchoît de jour en jour. Il est le seul ami de Bardamu, le seul à lui ressembler, en pire, mais Bardamu le fuit, un ami gluant comme la poisse, qui l'emporte dans sa chute.
Céline dira : "Bardamu, c'est moi, Robinson aussi..."

Voyage, c'est l'autobiographie romancée de Céline, celle qui exprime sa sensation plutôt que les faits réels, mais une autobiographie où l'auteur se dédouble : Robinson c'est le destin, la fatalité s'acharnant sur Bardamu.

Voyage, c'est aussi une superbe plateforme pour permettre à Destouches d'exprimer son écoeurement total.
Céline dénigre tout : la campagne la guerre la société la morale, et les gens surtout, tout le monde, lui inclus, tous, la vie aussi.
Son style est à la mesure : un vocabulaire choc, populaire, agressif à outrance, exclamatif, rempli d'images crues, de phrases-chocs, phrases-citations. Ce style est tout nouveau alors : il révolutionnera la littérature Française.

Voyage, c'est une histoire close, un monde clos. Céline y tient particulièrement : les premiers mots du livres sont "Ca a débuté comme ça. Moi j'avais jamais rien dit. Rien." et les derniers "qu'on n'en parle plus.". Ce voyage est défini dans le temps, défini dans un temps passé que le point final achève à tout jamais.

Cette histoire, Céline la voulait imaginaire, mais elle est surtout un cri de haine.

Céline entraîne le lecteur dans un monde à part, clos, un monde imaginaire en effet mais trop proche de la réalité ; Céline lui impose un langage à part, trop cru, trop torturé, et tout le long du livre lui assène ses vérités, ses angoisses, ses délires ; l'entraîne avec lui toujours plus loin, toujours plus bas ; et puis l'abandonne, seul, n'ayant gagné que ce voyage glauque, obsédant, gluant, envahi par l'univers d'écoeurement de Céline, envahi par sa haine et son mépris.

Voyage, c'est la description du monde tel qu'il est, mais vu de l'autre coté de la vie, c'est notre galère à tous, racontée par un autre que nous, un autre plus lucide sans doute, et c'est cette lucidité qui en fait une épopée tragique.

Philippe Gouillou
1er octobre 1987


Citation de cette page :

Gouillou, Philippe (1987) : "L.F. Céline : _Voyage_ au bout de la nuit". Evoweb. 1er octobre 1987. <http://evoweb.net/celine.html>
[L.F. Céline : _Voyage_ au bout de la nuit](http://evoweb.net/celine.html). Gouillou, Philippe. _Evoweb_. 1er octobre 1987